La récupération par la propagande russe
Le 27 septembre prochain, la Suisse se prononcera sur l’initiative visant à graver dans la Constitution une neutralité armée « intégrale ». Le principal argument de l’auteur de l’initiative, Christophe Blocher en personne, vise concrètement à interdire à la Confédération de participer à des sanctions économiques comme celles adoptées contre la Russie depuis 2022, sauf décision de l’ONU. L’ancien
conseiller fédéral UDC de 85 ans a lui-même rédigé le texte. À lui seul, il a injecté près de 4 millions de francs suisses de sa fortune personnelle dans la campagne en faveur du « oui ».
Malgré ces éléments déjà choquants en soi, on pourrait croire à un vote parmi d’autres, en apparence purement helvétique. Blocher joue sur l’identité de notre pays, pour qui la neutralité est garante de paix, comme cela aurait été le cas pendant la Seconde guerre mondiale. Sauf que, depuis plusieurs mois, la neutralité Suisse intéresse Moscou d’un peu trop près. L’ambassade de Russie à Berne a publiquement mis en doute le fonctionnement démocratique du pays, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a jugé que la Suisse n’était plus neutre, et la chaîne Russia Today (qu’on peut qualifier comme l’un des organes de propagande du Kremlin), a multiplié les reportages dépeignant un pays en plein déclin
(plus de trois cents reportage en 2025!).. Sans spéculer sur les motivations initiales de Blocher à lancer cette initiative, il est pour le moins clair que le Kremelin cherche à influencer le résultat de cette initiative, qui constituerait une brèche financière et diplomatique au cœur de l’Europe.
Ce n’est pas un cas isolé. Quand la Suisse organisait la conférence de paix sur l’Ukraine en 2024, la télévision russe s’en était déjà pris à l’ancienne ministre de la Défense Viola Amherd, la traitant de « banquière malhonnête ». Plus récemment, en pleine campagne sur l’initiative populaire visant à plafonner la redevance radio-TV à 200 francs, Russia Today a publié un article accusant la SSR de « manipulation délibérée », allant jusqu’à fabriquer une fausse capture d’écran du site de la chaîne alémanique.
Le procédé est toujours le même: s’appuyer sur un mécontentement réel, envers les médias, l’armée ou encore la politique étrangère, pour le retourner en arme de discrédit et affaiblir les outils de la démocratie.
La démocratie directe, une force qu’on retourne contre elle-même
C’est là que le paradoxe suisse devient inquiétant. Notre système d’initiatives et de référendums, présenté depuis toujours comme le joyau de notre démocratie, offre par la même une porte d’entrée idéale à qui veut semer la confusion. Nul besoin de pirater une élection ou de truquer un scrutin: il suffit de s’inviter dans une campagne qui se déroule déjà, en amplifiant un narratif, en polarisant un peu
plus un débat, en jetant le doute sur la légitimité du processus lui-même.
Le cas le plus récent de ce détournement reste celui de la Moldavie. En octobre 2024, ce pays candidat à l’Union européenne organisait un référendum constitutionnel sur l’inscription de sa trajectoire européenne (l’équivalent, presque, d’une initiative populaire à la suisse). La présidente Maia Sandu a dénoncé des ingérences sordides: un système pyramidal de recrutement d’électeurs, financé depuis Moscou par l’oligarque pro-russe Ilan Shor, aurait permis d’acheter les voix de plus de cent trente mille Moldaves, pour un montant que le Parlement européen a estimé à environ cent millions d’euros. Le «
oui » n’a fini par l’emporter qu’avec 50,4 % des voix. Un an plus tard, lors des législatives de septembre 2025, le scénario s’est répété: achats de voix, instrumentalisation du clergé orthodoxe, cyberattaques et désinformation. Comme le résumait un chercheur d’Oxford interrogé par l’AFP, l’objectif
n’est pas seulement de manipuler quelques bulletins, mais d’éroder la confiance de toute une société dans son propre processus démocratique pour ensuite pouvoir étendre la main-mise russe sur le pays.
Roumanie, France, Georgie, toujours la même chanson… russe
La Roumanie a connu son propre séisme. En décembre 2024, sa Cour constitutionnelle a annulé, fait sans précédent en Europe, le premier tour d’une élection présidentielle remportée par surprise par un candidat d’extrême droite. Celui-ci avait jusque-là été crédité de moins de 1 % des intentions de vote
avant de bondir à près de 23 % en trois semaines, sans avoir tenu le moindre meeting. Les services de renseignements roumains ont jugé la campagne numérique qui l’a porté « identique » aux opérations russes menées avant l’invasion de l’Ukraine. Le pays a vécu six mois d’instabilité et de manifestations
avant un nouveau scrutin en mai 2025.
En Géorgie, un pays que la Russie considère sous sa zone d’influence directe, l’ingérence a pris une forme plus institutionnelle encore. Avant les législatives d’octobre 2024, le parti au pouvoir Rêve géorgien a fait adopter, malgré des manifestations massives et le veto de la présidente, une loi sur « les
influences étrangères ». Elle était copiée presque mot pour mot sur la législation russe de 2012 sur les « agents de l’étranger », que Moscou utilise pour étouffer sa propre société civile. Le scrutin qui a suivi, remporté par ce même parti avec plus de 54 % des voix, selon la commission électorale, a été contesté par l’opposition pro-européenne et jugé non libre et non équitable par plusieurs observateurs internationaux.
Ici, l’ingérence ne consiste plus seulement à polluer une campagne de l’extérieur: elle inspire directement l’arsenal juridique, qui verrouille le pluralisme de l’intérieur, avant même que le scrutin n’ait lieu.
Pas besoin d’aller si loin à l’est. La France, elle, avait déjà vu ses législatives de juin 2024 ciblées par de la désinformation coordonnée et de faux sites imitant ceux de la majorité présidentielle.
Partout, surtout sur nos écrans
Le Kremlin a développé une nouvelle forme d’action guerrière. En réaction aux sanctions faisant suite à l’invasion de l’Ukraine, la Russie mène à large échelle des actions de sabotage visant les pays appliquant des sanctions économiques à son égard. Discrète et destinée à user la résilience des Etats sans jamais assumer de responsabilité directe, cette guerre hybride consiste en un ensemble de moyens irréguliers (sabotages d’infrastructures privées ou publiques, piratage informatique à grande échelle), sous le seuil du conflit armé pour rendre toute forme de riposte ouverte extrêmement difficile à mettre en place.
De l’incendie d’entrepôts partout en Europe au piratage de réseaux d’eau potable touchant également les Etats-Unis et le Canada, en passant par des cyberattaques ciblant des hôpitaux pour en paralyser l’action, ces actions de sape sont majoritairement menées par des « agents jetables », recrutés en ligne contre rémunération en cryptomonnaie, souvent même sans savoir que les délits qu’on les a commandités pour commettre servent les intérêts Russes.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes quant à l’intensification de ces opérations : l’Institut international d’études stratégique relèvent que le nombre d’actions de sabotage attribuées à la Russie en Europe a presque quadruplé entre 2023 et 2024, pour atteindre le nombre de plus de cent dix opérations de ce type répertoriées de janvier à juillet 2025, en particulier en Pologne et en France.
Sur le terrain numérique, la campagne russe surnommée « Doppelgänger », active depuis 2022, illustre une autre facette de cette guerre. Elle clone les sites de médias reconnus: Le Monde, Le Figaro ou le ministère français des Affaires étrangères en ont fait les frais dès 2023. La Russie achète ainsi des noms de domaine visuellement identiques, pour y diffuser de faux articles ensuite amplifiés par des comptes automatisés. Avant les élections allemandes de février 2025, un centre de recherche allemand a recensé plusieurs centaines de messages relevant de cette même campagne, visant à polariser le débat et à soutenir électoralement le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne, dont la
présidente a par ailleurs promis de renouer les liens avec Moscou. Selon des sources sécuritaires citées par Reuters, cette intensification s’est poursuivie à l’approche des élections régionales de l’été 2026.
Aucune de ces actions, prise isolément, ne constitue un acte de guerre au sens classique. Mises bout à bout, elles dessinent une pression continue, calculée pour rester juste en dessous du seuil qui déclencherait une réponse militaire collective.
Le prix à payer
La neutralité a toujours eu un coût: celui de ne pas choisir de camp, d’assumer l’isolement diplomatique quand il le faut, de s’exposer aux pressions de tous les belligérants à la fois. Mais la démocratie, elle aussi, a un prix: celui de la vigilance permanente, de l’éducation aux médias, de la transparence sur le financement des campagnes, et d’un renforcement assumé des capacités de l’État face aux ingérences étrangères. Les exemples moldave, roumain, géorgien ou allemand ne sont pas des curiosités lointaines: ils sont le miroir grossissant de ce qui nous guette. Dès lors qu’un pays, aussi petit et aussi neutre soit-il, laisse ses propres outils démocratiques ouverts sans protection, quiconque peut s’y engouffrer.
Renoncer à cette vigilance, collective mais aussi individuelle, par confort ou par excès de confiance dans nos institutions, reviendrait à offrir gratuitement à ceux qui veulent nous diviser l’arme la plus précieuse qui soit: notre libre arbitre.

Crédit photo Geneviève Piron, Suisse.
Ferenc Rákóczy, le 19 septembre 2026